Si vous ne deviez en sauver qu’un…

Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir lequel, parmi tous vos livres, vous sauveriez ? 

Je regarde les miens, ce soir, bien alignés sur leurs étagères. Lors de mon dernier déménagement, j’ai perdu dans la bataille pas loin de 80m2 de surface habitable. Tous ne pouvaient pas me suivre. Je me souviens de longues soirées d’hésitation devant les cartons en préparation, une amie m’ayant gentiment proposé d’en stocker dans une de ses remises. Oui…mais lesquels écarter ? Je conservais d’emblée le stock des non lus (qui, pour certains ne le sont toujours pas), facile. Mais après ?… Je les soupesais, les manipulais, les tournais, caressant leurs couvertures, humant leurs odeurs d’encre et de papier. J’attendais d’eux qu’ils me lancent un signe : «prends-moi», «ne m’oublie pas», «ne t’en fais pas, j’attendrai des jours meilleurs dans un carton»… Je percevais certains de leurs messages, d’autres restaient muets ou confus… J’édifiais de fragiles tourelles. À droite, ils partaient, à gauche, direction les cartons. Le lendemain, les tourelles étaient systématiquement détruites. Quelques-uns, souvent au bas de la pile, m’avaient fait de l’œil et changeaient ainsi de destination. Seule la moitié d’entre eux a rejoint mon appartement de ville, sous les hauts plafonds du salon, dans ce petit immeuble Art déco niçois. Combien de cartons ? Je n’ai pas compté… Beaucoup, comme l’a attesté la fatigue des ami(e)s très cher(e)s, toujours présents pour offrir la force de leurs bras, la constance de leur cœur et la puissance de leurs mollets et hisser tout ce poids au 3e étage sans ascenseur. Aujourd’hui, je me pose la question : parmi les élus, lequel sauverais-je s’il ne devait en rester qu’un ? Celui qu’on emporterait sur l’ île déserte… Pour ma part, ce serait «Narcisse et Goldmund», ce merveilleux roman initiatique d’Hermann Hesse dont les personnages sont écartelés entre les exigences de l’âme et du corps. Outre ce thème qui me parle et me porte, sa couverture de modeste livre de poche jauni par les ans me touche, son parfum de poussière d’imprimerie emplit mon âme de mélancolie et me ramène à l’instant précis où une personne tant aimée, et aujourd’hui disparue, me l’avait tendu : «Ce livre t’accompagnera toute ta vie, comme il a accompagné la mienne»… …Je n’en ai jamais terminé la lecture, persuadée qu’une fois fermé sur la dernière ligne, ma propre vie s’achèverait…

Hermann Hesse
Vous aimez, partagez !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *