Entretien avec les auteures de la BD L’homme semence

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Qu’est-ce qui vous a attiré dans le livre au point de l’adapter ? Pourquoi ?

Mandragore : Il y a d’abord le contexte de l’insurrection populaire et rurale de 1851 contre le coup d’État de Napoléon III qui ne rêvait que d’empire alors qu’il avait été élu pour diriger une république. Que des hommes du fin fond de terres reculées et pauvres comme les Basses-Alpes prennent les armes pour protéger leur république, ça prouve un véritable sens de la citoyenneté, c’est un bel exemple de désobéissance civile qui nous donne une sacrée leçon, à nous qui sommes passés à la pétition numérique… malheureusement, les manuels d’histoire ont oublié ça, alors si une bande dessinée peut en parler…

Ensuite il y a évidemment la place de la femme dans la société rurale et son émancipation. Ce livre est en fait féministe, mais d’une drôle de façon : Ces femmes prennent leur destin en main et organisent leur autogestion assez facilement d’un point de vue matériel, la disparition des hommes se pose en termes très pragmatiques : on est dans un contexte de survie (la mortalité infantile est énorme), faire des enfants est un besoin qui nécessite un outil : l’homme. D’ailleurs l’héroïne, Violette, est la première étonnée lorsqu’elle commence à ressentir de l’attachement pour cet homme, alors que c’était seulement de sa semence dont elle avait besoin. Cela fait pas mal réfléchir lorsqu’on a été habitué à identifier la libération de la femme à la contraception ! Et puis il y a ce mystère qui plane autour de ce texte : dans les Basses-Alpes et même au-delà, c’est un mythe qui est né : là-bas beaucoup de gens y croient dur comme fer à cette histoire, alors que l’on n’a pas de preuve de ces faits et pas de trace de Violette Ailhaud.

Mais cette histoire cristallise des choses qui touchent les gens : la vie difficile du petit peuple en pays rural, la vie des femmes, la souffrance de la guerre civile, l’injustice non réparée qui s’hérite de génération en génération, sans même que les choses soient racontées… reste à savoir qui se cache derrière cette mystérieuse auteure, car c’est une bien belle plume.

 

Laëtitia : D’abord une grande émotion après la première lecture… c’est un texte à la fois essentiel et fort. Puis la question de la maternité, j’ai l’impression que Violette a su parler à la place de beaucoup de femmes en ce qui concerne ce désir d’enfant, de manière plus personnelle, le texte a fait vibrer des cordes très sensibles (je développerai ce thème dans un ouvrage en cours : “Un quart né”)

Et tout simplement parce que ce texte, qui a une vraie valeur universelle, nous parle de la Vie de la terre et des ventres, qui mène son cours au-delà de tous drames humains, grâce à l’union formidable d’un groupe de femmes. L’homme semence m’a fait penser à de nombreux récits dans lesquels les femmes se solidarisent pour faire naître et/ou protéger la vie (Et maintenant on va où? de Nadine Labaki, La source des femmes de Radu Mihaileanu, le témoignage des Femmes de Plogoff et tant d’autres…)

 

Comment avez-vous reçu l’idée de faire un livre à deux têtes ?

Cela vous paraît-il une idée intéressante a posteriori ?

Mandragore : C’est parti du fait qu’on avait toutes les deux envie de travailler sur L’homme semence, mais comme chacune avait un regard différent, on s’est dit que cela pouvait être intéressant de travailler en complémentarité. Moi, j’aime beaucoup le talent narratif de Laëtitia et j’étais sûre qu’elle ferait quelque chose de super. En même temps, certaines parties du livre m’intéressaient moins que d’autres. L’envie de faire découvrir le contexte et le mystère qui tourne autour de cette histoire, ainsi que les évènements de 1851 m’ont conduit vers la forme reportage autobiographique qui me plaît beaucoup (et que j’ai déjà utilisé dans Bréhat). J’ai beaucoup aimé travailler à deux, faire des repérages ensemble en Provence, imaginer et réimaginer le livre ensemble, voir apparaître les pages de Laëtitia. On s’est même fait des clins d’œil d’une histoire à l’autre (citations graphiques ou autres). Bref, c’est vraiment une belle façon de travailler (même si cela a été un peu court puisque nous avons presque tout fait en 3 mois et demi !) et je pense que pour le lecteur, cela donnera du relief au récit. Ce genre d’expérience a pu être faite au cinéma, mais je ne suis pas sûre que ça ait déjà été fait en BD. Une veine à creuser…

 

Laëtitia : C’est une (très bonne) idée de Mandra.

Au départ, je dois avouer que j’étais plutôt dubitative, mais je me suis vite aperçue que nous n’avions pas du tout les mêmes « entrées » dans ce récit. La différence s’est faite presque naturellement, Mandra a adopté la forme reportage à laquelle elle est habituée, avec des sauts chronologiques, et donc un déroulement moins linéaire que le mien, qui me suit « contentée » de faire une adaptation du texte.

Puis on a fait quelques « ponts » graphiques entre les deux parties… encore une belle histoire de femmes !!!

Je pense que la partie de Mandra redonne à l’ouvrage un caractère historique, et géographique très ancré dans les Basses-Alpes, ce qui semblait être très important pour Violette Ailhaud, cela m’a permis de me détacher légèrement du contexte pour donner au récit une couleur plus universelle.

 

Quelles ont été vos méthodes de travail ?

Mandragore : J’ai identifié quelques thèmes que je voulais creuser : le contexte historique, le contexte géographique, le mystère de l’apparition du texte et la thématique de la procréation (où je compare la situation de Violette à celle de Laëtitia et la mienne face à cette problématique). À chaque fois j’ai choisi un extrait du texte (illustré en noir et blanc) et je l’ai relié à une scène de reportage ou une scène autobiographique qui amène une réflexion sur le sujet abordé. C’est simplement une méthode de documentaire qui inclut le making of.

Le contenu est nourri de mes lectures et de mes repérages de manière très transparente puisque toutes les sources sont citées.

 

Laëtitia : Il a fallu plusieurs relectures… pour prendre de la distance, quitter l’émotion initiale, et descendre cette histoire de son piédestal pour ne pas être trop intimidée ! Je ne voulais pas réutiliser l’intégralité du texte, bien que c’eut été possible (le récit fait 34 pages) et tentant… j’étais persuadée que l’image avait son mot à dire par rapport à la poésie du contenu ! J’ai retenu beaucoup de passages, et rétabli la chronologie qui est assez éclatée dans le roman, puis le choix de la voix off s’est imposé ; le récit est à la première personne et il y a très peu de dialogue dans le texte de Violette, la transposition en paroles me paraissait périlleuse étant donné la qualité de l’écriture.

Avec Jean Darot (Éditions Parole) on avait une grande liberté… nous nous sommes tout de même mis d’accord pour rétablir l’intégralité de la préface qui est une sorte de concentré du récit, et qui exprime aussi le choix qu’elle fait de raconter cette histoire en français pour qu’elle soit accessible à plus de lecteurs.

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