Désenfermer…

Désenfermer…

Au troisième et dernier étage sans ascenseur de mon petit immeuble niçois de style Art déco, je suis comme dans un phare. Je me penche, la mer d’un côté et de l’autre un petit bout de jardin partagé où trône un immense citronnier chargé de fruits gros comme des grenades.

La lumière traverse mon phare de part en part. D’une fenêtre à l’autre, les rayons fouillent loin, rebondissent sur le lit froissé, se faufilent sous les meubles, jouent avec les moutons, avec le chat aussi, quand il y consent, avant de sortir par l’autre façade pour filer ailleurs…

Peu de pièces, mais les plafonds sont si hauts que jamais je ne dérangerai les araignées qui s’y installent. Nous avons signé un pacte ; si elles renoncent à se trouver sur mon passage, je leur concède volontiers le tiers supérieur du phare. Le chat aussi a signé le pacte. Mais je le soupçonne d’espérer des manquements aux règles de la part de ces petites choses vives qui, à défaut d’être comestibles, apparaissent comme des cibles tout à fait acceptables.

Excepté celle qui nous sépare du palier, le phare ne possède plus aucune porte, un ancien locataire claustrophobe probablement… Pas de balcon mais de longues portes-fenêtres et des volets à l’italienne, dont je joue comme d’un instrument, pour moduler la lumière au gré des saisons et de la journée. Deux des fenêtres ouvrent sur une colline. Le soir, des centaines de petites lucarnes s’allument les unes après les autres, empilées en restanques urbaines. Je distingue des silhouettes, certaines me sont désormais familières. Hier soir, l’une d’entre elles a ouvert grand sa lucarne pour nous offrir un concerto pour violoncelle de Bach. Au pied de la colline, les vibrations rebondissaient en arabesques gracieuses et légères. Des silhouettes se sont penchées, les coudes aux rambardes, pour humer cet air parfumé, ce présent volatile, ce concert éphémère. Les dernières notes se sont éteintes, emportées haut par les courants ascendants, les silhouettes ont applaudi doucement pour ne pas froisser le moment avant de refermer tout aussi délicatement leur lucarne. Je suis restée seule avec la lune, aucun bruit ne montait de la rue, je me sentais comme serrée par des bras tendres. Du jardin montait le parfum des fleurs du citronnier. Devant moi, j’avais l’immensité de la nuit et, derrière, les murs de ma bibliothèque m’ouvraient le monde. Tout était à portée de main. J’ai saisi un livre, l’ai posé sur mon cœur… et je me suis endormie, confiante.

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